« De la vie sur Mars ? Trois entretiens avec David Bowie » par Christian Soleil, intervenant à l’ISEG lyon

 Christian Soleil, Intervenant en communication à l’ISEG Lyon, ancien journaliste, écrivain et biographe de nombreux artistes et personnages historiques, a eu l’occasion d’interviewer David Bowie à trois reprises : deux fois pour les besoins de son métier, une fois dans le cadre d’un projet de biographie musicale de l’artiste.

Avant la publication, courant 2019, de sa grande biographie musicale de David Bowie, Christian Soleil publie aujourd’hui, avec « De la vie sur mars ? (Trois entretiens avec David Bowie)» les trois interviews qu’il a pu réaliser du chanteur britannique. Une occasion de faire découvrir la bienveillance naturelle et l’humour de David Bowie, mais aussi d’évoquer les arts divers auxquels il aura, toute sa vie, sacrifié. David Bowie y évoque sa carrière, son œuvre, ses lectures, l’art moderne, le philosophe Ludwig Wittgenstein – sur lequel Christian Soleil prépare un essai pour 2010 –, la folie et la mort qui se rapproche, inéluctable délivrance de toutes ses angoisses.

David Bowie, en disparaissant des suites d’un cancer le 10 janvier 2016, a surpris non seulement ses fans du monde entier, mais aussi ses proches. Sa vie et son œuvre faisaient l’objet de son vivant d’une mise en scène permanente, à travers des personnages successifs à la limite de la schizophrénie. Ses textes traitent souvent de la folie, une préoccupation familiale intense. Il a pu dans les mois qui précédaient sa mort préparer le devenir de l’après : sorties

d’albums posthumes, inédits, bandes oubliées.

Sa disparition a fait l’objet d’une abondance de littérature, des biographies plus ou moins documentées aux rumeurs les plus folles.

 

Les débuts de David Bowie

David Bowie n’est pas encore né. Il est encore moins le Lazare de la pop qu’il va devenir, Lazare récurrent qui détruit ses personnages pour donner vie à de nouvelles enveloppes vestimentaires, musicales et esthétiques. En fait, un vrai traité de « phoenixologie » à lui tout seul. Peut-être, comme Cocteau, détournerait-il son regard, David Robert Jones, s’il venait à croiser l’un des personnages publics qu’il a façonnés pour se glisser derrière leurs masques successifs : David Bowie, mais aussi Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke, le Pierrot d’Ashes to Ashes, le chanteur de Tin Machine et tant d’autres jusqu’à n’être plus que l’étoile noire préfigurant son propre anéantissement mais aussi l’immortalité de la marque ombrelle David Bowie.

C’est qu’il ne peut pas faire autrement. Sans ces personnages de théâtre, sans ces nez de clowns, il serait incapable, David Robert Jones, timide comme il l’est, d’entrer en contact avec ses semblables. C’est avant tout un solitaire, un introverti, un pensif, un silencieux. Bien sûr qu’il mijote alors quelque chose : il prépare sa propre invention, la fabrique de soi et de tout l’univers qui l’environne. Un univers si riche, si dense, si créatif et si fort qu’il continuera de résonner longtemps après sa disparition. Le public commence à peine de l’envisager après l’avoir dévisagé.

Mais nous n’en sommes pas là. Nous sommes au milieu des années 1960. David Jones, le garçon du quartier de Bromley, essaime depuis cinq ans les clubs de Londres avec son saxophone et une poignée de groupes de R‘n’B. Il en change pas mal, de groupe, justement, soucieux de trouver le succès, incertain du positionnement à adopter. Mais depuis cinq ans, on ne peut pas dire que la sauce prenne vraiment. Certes, il joue, il trouve des contrats, il tourne dans la capitale anglaise et même au-delà, mais ça ne décolle pas. Personne ne semble devoir le remarquer particulièrement.

Son groupe les Konrads a été refusé par Decca en 1963. Dans les mois qui suivent, il lance The King Bees, qui passeront dans l’émission Juke Box Jury et dans quelques autres, plus secondaires, en 1964, mais ne rencontreront pas le succès escompté malgré cette promotion exemplaire. Suivront les Manish Boys, et The Lower Third, deux tentatives nouvelles mais également avortées d’associations. Il y aurait de quoi désespérer quiconque à chacune de ces étapes. L’espoir mille fois renouvelé et mille fois déçu peut finir par lasser. Mais David Jones est tenace. Il s’entête. Un jour, sans doute, la chance lui sourira parce que la chance est toujours intérieure. Il sait, depuis le départ, que quelque chose va se passer, parce qu’il y a en lui cette mémoire de l’avenir, présente dans cette zone profonde de son être à laquelle il fait confiance sans tout à fait la connaître, une force qu’il sait écouter et qu’il suit par instinct ou par intuition.

Et soudain, un génie de chez Deram Records décide que David Bowie, le premier album solo de David Jones, sortira le même jour que le tant attendu Sgt Pepper des Beatles. Encore une terrible déception pour le jeune David, qui n’a que vingt ans et trépigne d’impatience à la porte de la gloire. Il étouffe dans sa petite vie de banlieusard londonien, écrasé dans un milieu d’une suffocante conformité.

Pour ses amis comme pour ses associés de l’époque, David Jones est un garçon énergique, créatif, indépendant et secret. Sur scène, il s’est révélé de plus en plus théâtral au fil des mois. Une manière de se protéger et de séduire, ce qui est un peu un pléonasme. The Buzz, le groupe avec lequel il joue en 1966, a été frappé par sa présence étonnante et déjà provocatrice sur scène, mains sur les hanches, doigt sur les lèvres, un véritable profil de star malgré l’accumulation d’échecs de ses 45 tours : Do Anything You Say, I Dig Everything, Rubber Band.

Durant cette période, sur laquelle la presse et les biographes ont beaucoup glosé, s’appuyant sur des témoignages fallacieux et des déclarations parfois ambiguës ou mal interprétées de l’intéressé. David Jones était-il dans une galère ou dans une solitude totale ? Assurément non. Issu d’une famille modeste, il fait son apprentissage de la vie. Le métier d’artiste n’a jamais été, à de rares exceptions près, une sinécure. Rares sont les chanteurs qui ont connu un succès immédiat. On a beaucoup insisté sur le manque de soutien de sa famille, dont David Jones aurait souffert notamment à ses débuts. Il ne semble pas que cette approche ait été confirmée par aucun de ceux qui l’ont connu dans sa jeunesse. Si l’on pouvait éventuellement avoir des doutes jusqu’à sa mort à ce sujet, un événement survenu en 2016, quelques semaines après sa disparition donc, est venu confirmer que David Jones avait au contraire le plein soutien de ses parents dans son choix d’embrasser une carrière artistique.

Ce n’est au départ qu’un simple courrier adressé au journal The Economist par la cousine de David Bowie, disparu prématurément le 10 janvier 2016. Une lettre qui aurait pu passer inaperçue (et a bien failli l’être) s’il ne s’agissait d’un témoignage inédit et précieux sur l’enfance de la star.

Dans sa lettre, Kristina Amadeus s’adresse à The Economist dans le but de rectifier l’image de garçon à la dent dure, élevé dans la morne banlieue de Bromley, au sud-est de Londres, par des parents n’ayant aucune aspiration pour lui. Au contraire, souligne-t-elle, ses parents l’ont poussé à faire de la musique et à devenir artiste. « David a accompli et dépassé tous les rêves de son père» assure-t-elle.

« Les parents de David, en particulier son père, « John » Jones, l’a encouragé tout petit, » écrit-elle. « Sa mère, Peggy, parlait souvent de notre grand-père décédé, qui était chef de musique dans l’armée et jouait de différents instruments à vent, » précise-t-elle.

« Les premiers instruments de David, un saxophone en plastique, une boîte à guitare et un xylophone, lui furent données avant l’adolescence. Il possédait également un tourne disques à une époque où peu d’enfants en avaient, » se souvient encore Kristina Amadeus qui semble avoir partagé une partie de ses jeunes années avec la future icône aux mille visages.

« Lorsqu’il avait onze ans, nous dansions comme des elfes possédés sur les disques de Bill Haley, Fats Domino et Elvis Presley, » raconte-elle.

« Le père de David l’emmenait rencontrer des chanteurs et d’autres artistes se préparant pour la Royal Variety Performance. Je me souviens d’un après-midi de la fin des années 1950 lorsque David a été présenté a Dave King, Alma Cogan et Tommy Steele. « Mon fils va devenir un artiste lui aussi, » avait-il dit. « N’est-ce pas David ? ». « Oui, papa » avait couiné David de sa voix aiguë d’enfant, son visage rougissant et rayonnant de fierté. »

« Bien qu’Oncle John n’ait pas vécu assez longtemps pour voir l’énorme succès de David, il était convaincu qu’il adviendrait. Mon cher David a accompli et dépassé tous les rêves de son père, » conclut-elle.

Un single semi-autobiographique de 1965, The London Boys, refusé par Pye Records mais enregistré plus tard comme face B, le présente comme une balle de flipper errant nerveusement dans Soho, une sorte de petit délinquant en quête de reconnaissance, habillé de vêtements flashy, gagnant de jour en jour en maturité. Peu avant cet enregistrement, il avait pris la décision de changer de nom : le sien risquait de créer une confusion avec Davy Jones, la star de Broadway, d’origine britannique, rendu célèbre pour son rôle dans Oliver ! en 1968 et futur « Monkee ».

Où David trouva-t-il son inspiration pour ce nom qui allait rayonner sur le monde entier ? Il raconta plus tard dans des interviews que le Bowie à qui il prit son patronyme était Jim Bowie, un pionnier américain, héros populaire, qui portait une lame de neuf pouces sur lui et mourut en défendant Alamo. Le chanteur voulait suggérer par cet emprunt son désir de « couper à travers tous les mensonges ». David passait ainsi du sage quartier de Bromley au grand ouest américain. Un pas de géant en une décision d’apparence anodine. On sait maintenant qu’elle ne l’était pas.

Pour autant, la musique que joue David Bowie en 1966-1967 ne saurait être plus britannique, même s’il se coiffait d’un chapeau melon. Exit les influences R’n’B de Muddy Waters et de Little Richard. Sa voix maniérée, qui copie alors le phrasé très « how-d’yer-do » du chanteur de théâtre Anthony Newley, évoque un Londres intermédiaire entre le monde de la rue et celui des clubs privés. Sa musique est celle d’avant le rock, c’est même franchement du music-hall, une sorte de « BBC Light Entertainment ».

Sous un certain angle, on peut trouver dans les œuvres de Bowie dans cette période des influences psychédéliques. Dans une époque où des dizaines de groupes anglais écrivent des textes sur les confiseries, les bijouteries, les oncles et les tantes, les colonels et les brigadiers au maintien rigide, le style des premières chansons de Bowie, avec ses adolescents urbains en quête d’un autre monde ou d’une autre vie, présente, en effet, d’assez puissants éléments de l’identité psychédélique nationale. Son univers était sans doute plus Chigley et Trumpton, des émissions pour enfants, qu’Edwardiana et LSD, mais c’était néanmoins déjà un univers empreint d’une certaine noirceur et d’une indéfinissable étrangeté. David Bowie admit dans des interviews qu’il avait fondé certains de ses personnages sur des membres de sa famille, et on sait de quelle famille atypique il est issu.

Dans l’Angleterre automnale de Bowie, personne ne dispose d’une niche. Les enfants ne sont pas joyeux, les adultes ne sont pas heureux, et les vieillards sont aussi vides et désorientés que les soldats en loques de Scott Walkers. Dans la chanson qui ouvre l’album, on rencontre l’oncle Arthur, un type un peu simplet qui a oublié de quitter le nid maternel (« Back to mother, it’s another empty day »). Arthur surprend tout le monde en décidant de se marier à l’âge de 32 ans. Mais il réalise rapidement son erreur et revient chez sa mère comme on pouvait le prévoir pour retrouver sa zone de confort. Le troisième morceau de l’album, Rubber Band, qui connut un cuisant échec comme single en décembre 1966, raconte ce qui ressemble à la paisible promenade dominicale d’un groupe d’amis dans un parc. Mais il s’avère finalement, dans la chute de la chanson, que le vétéran de la Première Guerre mondiale qui regarde le groupe déambuler dans les allées s’est fait piquer sa copine par le leader du groupe des années auparavant.

Le goût de la chute chez Bowie se confirme avec le titre Little Bombardier. Un soldat démobilisé connait une période difficile après la guerre et sombre dans la solitude et l’alcoolisme. Deux enfants rencontrés dans un cinéma deviennent ses amis et ils parviennent à le sortir de sa dépression : « His life was fun and his heart was full of joy ». Mais la police le soupçonne de motivations malsaines et le menacent de représailles. Sans doute Bowie trouva-t-il en Syd Barrett une âme fraternelle, puisque le personnage Arnold Layne imaginé par ce dernier connaît une humiliation similaire de la part de l’autorité sans visage.

Quoi qu’il en soit, les hautbois et les trombones joyeux des orchestrations de Derek « Dek » Fearnley sont à cent lieues des Pink Floyd de Sid Barrett. Même les auteurs les plus nostalgiques de la pop britannique, Ray Davies ou Paul McCartney, auraient rougi de honte devant ces chansonnettes sentimentales et leurs arrangements délicieusement surannés. Ils auraient secoué la tête, incrédules, à l’écoute de certains morceaux débordants de vanité comme We Are Hungry Men – un aperçu des futurs grands messes et pogroms de David Bowie ou Please Mr Gravedigger, le soliloque d’un meurtrier dans un cimetière, interrompu par quelques reniflements occasionnels.

Bowie et The Buzz, les musiciens qui assurent ici son environnement sonore, sont bien mieux inspirés quand l’écriture est moins bavarde et l’humour moins forcé : Sell Me A Coast et There Is A Happy Land, parce qu’elles sont remplies d’enfants, sont des ballades folk-pop plaisantes et légères. Silly Boy Blue, toujours dans le répertoire de Bowie, un an plus tard, quand il enregistrera une émission pour le programme de radio de John Peel, Top Gear, emporte l’auditeur par un brusque revirement de situation à Lhassa, au Tibet et au palais du Potala, pour se terminer en un hymne émouvant à la renaissance et à la réalité bouddhiste de l’être. Une chanson qui ne figure pas sur l’album, mais qui figure une sorte d’apogée de cette déjà nouvelle phase de Bowie est The Laughing Gnome, un single sorti en avril 1967. Les gnomes en question ne lui portèrent pas tout de suite chance, puisque la chanson fit un flop de plus dans sa carrière en phase de lancement. Mais ils se vengèrent quand la compagnie mère de Deram, Decca, les remit au goût du jour en 1973. La chanson termina numéro 6 dans les classements britanniques. Il faut dire que Bowie entrevoyait plus que les lueurs de la gloire à ce moment de sa vie. La chanson a été une source de problème pour David Bowie dans les années qui ont suivi. Mais il faut se souvenir avec indulgence tandis que nous sourions aux indiscrétions de jeunesse de la pop star naissante, qu’il était un garçon talentueux en quête d’une direction, ce qui n’est pas un crime. L’alternative aux gnomes aurait été bien pire : le silence. Un visage honteux de retour à Bromley. Nous n’aurions alors rien su de Diamond Dogs, Low ni du Thin White Duke. Rien de ce qui fut n’aurait été au sein de cet univers.

Et encore une réflexion. Que se serait-il passé si le premier album de Bowie avait connu le succès ? Si tous les gens qui se sont précipités sur Sgt Pepper s’étaient rués à la place sur David Bowie ? «Je serais probablement dans le générique des Misérables, maintenant» sourit David Bowie dans une interview longtemps après. Il aurait disparu tôt des écrans radars. Can you hear me Major Tom ? Nous n’aurions rien su de lui. Nous en aurions moins su de nous-mêmes.

Propos rédigés par Christian Soleil